La BD, un média scientifique ? Partie 3/4 : Les auteurs de BD, de nouveaux scientifiques ? par remi le 27/07/2012

Après avoir vu comment la science sert la BD et comment la BD sert la science, passons aux auteurs qui savent fondre art et science, sans qu'on sache lequel des deux est l'objet principal de la BD.

Aujourd'hui : Les auteurs de BD, de nouveaux scientifiques ? (Partie 3/4)


1. Le passé, entre Histoire et théorie…

Les Nord-Américains par exemple, quand ils se frottent à la bande dessinée historique, le font dans un but scientifique. Eric Shanower tente de reconstituer la Guerre de Troie d’un point de vue d’historien dans L’Age de bronze (éd. Akiléos). De même pour Jason Lutes avec Berlin , où cet émule d’Hergé et Jacobs ne vise rien moins que raconter tout ce qui a pu se passer dans la capitale allemande durant l’entre-deux-guerres, avant de nous livrer une somptueuse reconstitution de cette ville détruite par la deuxième guerre mondiale. Autre exemple avec le canadien anglophone Chester Brown, qui nous raconte dans Louis Riel le combat de ce révolutionnaire franco-indien contre les Anglais dans le Québec du XIXe siècle. Ici, un vrai travail d’historien est fait, puisque ce livre est considéré comme la première tentative objective sur le sujet.

Les britanniques Alan Moore & Eddie Campbell ont, eux, choisi de raconter leur vision de Jack l’éventreur dans From Hell (éd. Delcourt) avec un fabuleux travail de reconstitution du Londres du XIXe siècle tout en développant leur propre théorie sur le célèbre criminel. Les notes en fin de volume s’avèrent passionnantes. Alan Moore y détaille par le menu les évènements dont on est sûrs et ceux où, faute de renseignements certains, il ne fait qu’appliquer sa théorie.


2. L’Histoire, revue et corrigée…

Dans le même ordre d’idées, Une Histoire populaire de l’Empire américain est une transposition en bande dessinée (par messieurs Konopacki et Buhle) du travail de l’historien Howard Zinn. Celui-ci a bâtit sa carrière en revisitant l’histoire américaine du point de vu du peuple et non plus du pays, comme c’est souvent le cas. Si cet angle d’attaque s’avère souvent redoutablement efficace (notamment dans la mise en perspective avec l’actualité), il s’avère parfois plus faible (c’est la conséquence de la démarche de Zinn, qui cherche à éclairer différemment l’Histoire pour mieux la comprendre). Pour ce qui est de l’image, on regrettera un dessin assez faible mais une mise en page parfois brillante et une lecture très facile.

Palestine - Première de couverturePalestine - Première de couverture

Citons aussi le travail remarquable de Joe Sacco. Si dans ses premiers livres (Palestine et Derniers jours de guerre) son travail était d’ordre journalistique, dans son gros petit dernier (Gaza 1956), il s’attaque à un travail d’historien, avec toujours son gros souci d’objectivité, en allant recueillir les témoignages de personnes ayant vécu ces évènements. Sa préface est à lire absolument pour bien comprendre sa démarche. Bon, OK, ses ouvrages manquent cruellement de jeux de mots mais ils s’avèrent tout à la fois passionnants, impressionnants et surtout éclairants. Du très beau travail, servi par un dessin très américain par le style, cependant d’une précision fabuleuse.


3. Trois histoires pour le prix d’une seule

Pour en finir avec les sciences humaines de cette catégorie, notons le joli concept des Trois Christ (par Mangin, Bajram et Neaud). Dans ce livre, les auteurs nous racontent trois fois la même histoire (celle de la redécouverte du Saint-Suaire en Champagne au XIVe siècle). L’astuce des auteurs est de prendre à chaque fois une hypothèse différente :

Hypothèse 1 : Dieu existe.
Hypothèse 2 : Dieu n’existe pas.
Hypothèse 3 : Dieu est radioactif (haha).

Ainsi, chaque hypothèse engendre une histoire qui répond aux deux autres, mais dont le parti pris est très différent. Le but est d’illustrer le fait que l’opinion ou les convictions du raconteur modifie profondément la forme de l’histoire, ainsi que ce qu’en gardera le lecteur. Ce postulat pousse le lecteur à faire toujours preuve d’esprit critique.

Trois Christs - Première de couvertureTrois Christs - Première de couverture


4. Et les maths, oubliés par la BD ?

Et du côté des sciences dures ? Bien peu de choses, à vrai dire. Il y a tout de même l’excellent De l’origine des mathématiques (par Clémence Gandillot), qui ne parle pas du tout de mathématiques, mais utilise des raisonnements mathématiques (ainsi que le champ lexical de la discipline) pour parler des humains. Ce petit livre est un véritable OVNI, qui ravira même ceux pour lesquels le simple mot « mathématiques » rappelle de trop douloureux souvenirs. Et en plus, c’est drôle.

De l'origine des mathématiques - Deuxième plancheDe l\'origine des mathématiques - Deuxième planche

Et si faire rire avec les maths est déjà difficile, la BD peut même accomplir bien plus : proposer une vision artistique particulière de différentes sciences... Demain, dans la dernière partie de notre dossier, vous pourrez découvrir ces albums entre vision particulière du monde et proposition scientifique théorique.